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Le billet d’humeur » de Gabriel Monnet. Quand l’information suscite la réflexion

Il est des situations où il est difficile de conjuguer une conviction personnelle avec la solidarité qu’induit l’appartenance à un groupe. En général, lorsque quelqu’un s’implique dans une organisation, que ce soit une association, un parti politique, une Eglise, un syndicat, un club, voire même un groupe informel, c’est qu’il y a des valeurs partagées, des convictions communes, un projet mutuel. Que faire quand une dissonance vient rompre l’harmonie ?

Un exemple frappant de l’actualité vient mettre en évidence la complexité du choix qui se présente alors : c’est la situation des députés socialistes opposés à la loi Travail. Il ne faut pas être dupe, il est probable qu’il y ait une part de calcul politique, mais toujours est-il que pour ces députés que l’on dit frondeurs, cette loi El Khomri qui vise à modifier le Code du travail va contre leurs valeurs. C’est pourtant leur parti qui propose et soutient ce projet gouvernemental. Le débat parlementaire ayant tourné court du fait de l’usage de l’article 49.3, une motion de censure a été déposée par la droite, mais les députés de gauche opposés à ce projet de loi ont également essayé de faire de même. 56 députés venant des rangs du Front de gauche, du Parti communiste, d’Europe écologie/Les verts et donc du Parti socialiste ont tenté de faire barrage. Il leur a manqué deux signataires pour faire aboutir une motion de censure de gauche. Mais il n’en fallait pas plus que les 24 socialistes parmi eux soit menacés d’exclusion. En tous cas, le premier secrétaire du Parti socialiste, Jean-Christophe Cambadélis, a saisi la Haute autorité éthique du PS pour envisager des sanctions.

Au-delà de ce que chacun peut penser sur le fond du sujet et sur l’opportunité ou pas de la loi Travail, la tension interne au Parti et sa gestion m’interpellent, car finalement c’est le genre de situation dans laquelle tout un chacun se retrouve plus souvent qu’on ne l’imagine. La solidarité doit-elle primer sur les convictions personnelles ou à l’inverse est-il légitime d’affirmer sa différence tout en restant dans un groupe donné où nos idées ne sont pas majoritaires ? Dans la situation évoquée, on peut tour à tour voir les choses avec une perspective différente. Du point de vue du parti, il semble compréhensible d’être dérangé que des membres de la même famille politique viennent mettre des bâtons dans les roues de la politique gouvernementale. On rappelle à ces députés qu’ils ont l’étiquette socialiste et qu’à ce titre ils ont un devoir de solidarité. D’un autre côté, pour ces frondeurs, il y a non seulement leurs convictions personnelles, mais ils considèrent également que l’esprit de la loi Khomri et l’usage du 49.3 pour passer en force sur ce texte ne correspondent pas aux promesses du candidat Hollande et aux valeurs du Parti socialiste. Il y a donc deux légitimités qui semblent s’affronter.

Au passage, le Parti socialiste en appelle à l’application de certains textes qui stipulent que la solidarité doit s’imposer. Mais dans les statuts mêmes du Parti il est par ailleurs mentionné que l’organisation d’une primaire n’est pas une option, et pourtant ce texte-là n’est pas appliqué, au point que trois militants viennent de porter l’affaire en justice. Dans la situation présente, Jean-Christophe Cambadélis, François Hollande et d’autres pensent qu’une primaire n’est pas opportune. Ils n’ont pas de peine à s’affranchir des textes. Mais c’est aux textes qu’ils font appel quand cela les arrange pour que tous dans le Parti s’alignent sans faire de vague. Je ne sais pas comment tout cela finira. En tous cas, le PS en appelle donc à son Comité d’éthique. Or, une définition marquante de l’éthique a été proposée par Paul Ricœur, il s’agit de « la visée d’une vie bonne, avec et pour les autres, dans des institutions justes ». Mais là commence la difficulté, car il s’agit de conjuguer trois axes : son propre bien, le bien de l’autre et le bien du groupe. Tout un programme et surtout un défi, car ce n’est pas toujours compatible. La Bible s’exprime à ce sujet et, d’une certaine manière, elle anticipe et encourage le difficile équilibre que Ricœur propose. Par exemple dans l’épître aux Romains, l’apôtre Paul évoque une situation conflictuelle, or dans son exhortation, il mentionne les trois dimensions de l’authenticité de ses propres convictions, du respect de l’autre et du désir de la bonne marche du groupe. Il affirme notamment : « Que chacun, en son jugement personnel, soit animé d’une pleine conviction », mais il invite aussi à ne pas être une pierre d’achoppement pour autrui et il complète : « Recherchons donc ce qui convient à la paix et à l’édification mutuelle » (Romains 14.5, 13, 19). Il rajoute même une quatrième dimension à cette éthique en exprimant le désir de respecter les valeurs qui viennent de Dieu. Au final, je crois que notre liberté de conscience est essentielle mais elle ne peut faire abstraction du collectif. Il y a une tension délicate mais potentiellement fructueuse entre la solidarité avec le groupe et les convictions personnelles qui, au passage, peuvent faire avancer le groupe dans un sens… ou un autre. En tous cas, l’étiquette devrait toujours être secondaire par rapport à l’éthique. Une éthique en quête d’équilibre dans notre chemin vers ce qui est juste, pour soi mais aussi avec et pour les autres.

Gabriel Monet
Le 18/05/2016